Incendie mortel au Cuba Libre à Rouen : au procès, des questions sur une cave devenue dancing

Incendie mortel au Cuba Libre à Rouen : au procès, des questions sur une cave devenue dancing

Rédigé le 12/09/2019
Vincent Abraham



Rouen (Seine-Maritime), le 6 août 2018. Le feu violent et les fumées toxiques avaient pris au piège des amis qui fêtaient un anniversaire.

Sur le trottoir, des gens hagards errent, certains brûlés. De la vitrine brisée du bar s'échappent d'épaisses fumées. Au sous-sol, dans la pénombre d'une petite salle, reposent des corps enchevêtrés. Intoxiqués. Piégés. Il y a alors 13 morts et 6 blessés, dont une en urgence absolue. La scène que les pompiers de Rouen (Seine-Maritime) découvrent en arrivant au bar du Cuba libre ce 6 août 2016 vers minuit trente dit l'extrême violence de l'incendie qui vient de frapper.

« Un embrasement généralisé éclair, puis des fumées provenant de la combustion des mousses qui tapissent les parois », diagnostique d'emblée leur capitaine. Il y a aussi l'escalier étroit et pentu qui mène au sous-sol. Et cette porte de secours fermée, en bas, qu'il leur faut défoncer.

Durant sept jours, le tribunal correctionnel de Rouen (Seine-Maritime) va examiner les causes de ce terrible drame. Un engrenage mortel qui a fauché 14 vies, la victime blessée, Karima, brûlée à 70 %, n'ayant pas survécu. La plupart entraient dans la vingtaine. Ils étaient venus fêter l'anniversaire d'Ophélie ou boire un verre dans ce bar d'habitués.


Le sous-sol du bar rouennais dans lequel ont péri quatorze jeunes, en août 2016, avait été transformé en salle de musique et de danse avec DJ sans déclaration, ni autorisation. Retour sur la première journée d’audience ce lundi 9 septembre 2019.

 

Il est 17 h 30, ce lundi 9 septembre 2019, lorsque Catherine Héron, présidente du tribunal correctionnel de Rouen, jusqu’ici très méthodique dans ses questions, finit par s’agacer : « Vous faites une déclaration préalable de travaux à la mairie pour une simple façade en 2010, mais pas lorsque vous transformez une cave en salle de danse qui accueillera du public. »

 

Sur le banc des prévenus, Nacer Boutrif répète, comme il l’a fait toute la journée, qu’il craignait, en changeant la nature du bar qu’il exploitait à Rouen, que le propriétaire résilie son bail. Le Cuba Libre est un débit de boissons avec petite brasserie, pas le bar de nuit qu’il en fait. Dans cette cave, qui accueillait des soirées musicales et fêtes avec DJ en fin de semaine, quatorze jeunes ont péri, asphyxiés dans un incendie fulgurant, la nuit du 5 au 6 août 2016.

« Je voulais déplacer le bruit »

Pour cette première des sept journées d’audience, il a surtout été question d’occupation illégale d’un local accueillant du public sans autorisation et sans visite de la commission de sécurité qui ignorait son existence. La nouvelle affectation du sous-sol n’avait jamais été déclarée en mairie.

À chaque renouvellement de bail, lors d’une demande d’extension d’ouverture de 1 h 30 à 4 h du matin à la préfecture ou lorsqu’il cède l’affaire à son frère en location-gérance en 2015, jamais Nacer Boutrif ne mentionne cette cave en terre battue qu’il a carrelée seul avec un client « doué de ses mains », au noir.

Il a surtout isolé les murs et le plafond d’une mousse qui s’embrasera trop vite et sera mortelle. Cette isolation phonique était devenue l’obsession du patron du bar. Le bruit nocturne et les plaintes des riverains l’ont fait passer tout près de la fermeture administrative. « J’avais la pression de la police qui passait tout le temps. J’ai voulu déplacer le bruit du rez-de-chaussée, où j’organisais des soirées avec un DJ, au sous-sol. » L’acousticienne, que lui recommandent les policiers, lui préconise un limitateur de tension acoustique, « mais ça coûtait 2 000 € » , se justifie Nacer Boutrif.

La personnalité des prévenus

La matinée a été consacrée à la personnalité des deux frères prévenus : Nacer, l’aîné de 48 ans, et Amirouche, plus jeune, 40 ans. Le premier est petit et râblé quand son cadet est grand et corpulent. Tous deux le crâne rasé et la même chemise grise. Ils sont nés en Algérie où ils ont laissé leurs parents et une sœur. Le premier est arrivé en France en 1999 et en Normandie « parce que j’y avais un ami ». Son frère, après un lycée technique en mécanique, l’a rejoint.

L’aîné, bac + 2 diplômé en archéologie et civilisation en Algérie, a l’ascendant sur son petit frère plus réservé et timide. Quand il lui cède son bar, il reste derrière le comptoir parce que « j’aime les gens et le contact ». Les clients pensent qu’il est toujours le patron et prennent Amirouche pour le vigile.

 

Deuxième journée de procès ce mardi 10 septembre avec les premiers témoignages, dont ceux des pompiers intervenus lors de l’incendie.